Après l’espoir, la désillusion : Chute vertigineuse des prix du cacao ivoirien

Après l’espoir, la désillusion : Chute vertigineuse des prix du cacao ivoirien

  • Le prix du cacao chute de 25%
  • La mise en place historique de 2019 du Différentiel du Revenu Décent affaiblie
  • La coopérative Yeyasso et l’ONG Fairtrade Belgium appellent à la responsabilité du secteur
Après des mois de bras de fer entre le gouvernement ivoirien et les grandes multinationales du cacao, le verdict est tombé ce 31 mars : le prix bord champ du kilogramme de cacao a chuté de 25%[1]. L'euphorie née en 2019 suite à l'approbation du Différentiel du Revenu Décent (DRD) censé apporter un meilleur revenu aux producteurs de cacao ivoiriens, cède aujourd’hui la place à une  vérité amère: celle de la loi du plus fort. Ce contrecoup historique éloigne des millions de producteurs de cacao de Côte d'Ivoire de l’espoir d’accéder à un revenu vital[2]. C'est le constat de Fairtrade Belgium et de Yeyasso, une coopérative ivoirienne qui compte plus de 5600 membres et dont la production annuelle s'élève à plus de 8300 tonnes de café et de cacao. Ensemble, ils plaident pour que toutes les parties prenantes prennent leurs responsabilités et soulignent combien il importe à tous que des prix équitables soient respectés, et que le droit à un revenu vital pour ces millions de producteurs de cacao ivoiriens ne devrait pas être réduite à une simple monnaie d’échange.  

[1] http://www.conseilcafecacao.ci/index.php?option=com_k2&view=item&id=1073:campagne-intermediaire-du-cacao-2020-2021-le-prix-bord-champ-du-cacao-fixe-a-750-fcfa/kg&Itemid=18

[2] Le revenu vital est défini comme un revenu suffisant généré par un ménage pour assurer un niveau de vie décent aux membres du ménage. Les éléments d'un niveau de vie décent sont : la nourriture, l'eau, le logement, l'éducation, soins de santé, transport, habillement et autres besoins essentiels, y compris les provisions pour imprévus. https://files.fairtrade.net/standards/2017-10-23_Fairtrade_Living_Income_strategy_EN.pdf

Mercredi 31 mars, le gouvernement ivoirien a annoncé qu'à partir du 1er avril, les producteurs de cacao ne percevront plus 1000 FCFA (1,52 euro) par kg de cacao livré, mais seulement 750 FCFA (1,14 euro): une baisse de prix de pas moins de 25%. La raison ? Le COVID_19. Le communiqué de presse officiel du gouvernement ivoirien stipule que c’est avant tout la pandémie du Coronavirus qui est responsable de la baisse de la demande. La fermeture de restaurants, aéroports, magasins, etc. en Europe a eu un impact négatif majeur sur la demande mondiale de cacao alors que l'offre est restée la même. À première vue, la décision de baisser le prix est difficile à comprendre. Surtout dans un pays comme la Côte d'Ivoire où le gouvernement est d'ordinaire très sensible à l'évolution d’un secteur qui fournit des emplois à plus de 5 millions d'Ivoiriens et constitue de loin la plus importante source de devises étrangères pour le pays. En témoigne la décision courageuse prise par le pays, avec le Ghana, en 2019, de faire payer aux acheteurs de cacao un tarif supplémentaire de 400 dollars en plus du prix du marché. Ce "Différentiel de Revenu Décent" (DRD), qui vise à assurer aux producteurs de cacao un revenu décent, a été perçu pour la première fois pendant la saison de récolte passée (octobre 2020-mars 2021). Malgré la décision du 31 mars de revoir le prix bord champ, le DRD restera actif. Même si à cause de la baisse du prix actuel, son noble objectif et donc sa valeur ajoutée pour obtenir un revenu décent est fortement atténué.

Les coopératives n’arrivent plus à écouler leurs stocks

Pourtant au départ, tout semblait bien se passer avec le DRD. Car après d'intenses négociations, tout le monde était tombé d'accord : les producteurs de cacao et leurs coopératives, le gouvernement ivoirien (et ghanéen) et les entreprises, tous ont défendu le DRD. Les entreprises avaient consenti à payer le montant du DRD, en plus du prix du marché. Mais à partir de décembre 2020, une période qui constitue normalement une haute saison pour les ventes de cacao en raison de l'excellente qualité des fèves, les coopératives ont commencé à constater qu’il devenait difficile de vendre l’entièreté de leurs stocks aux entreprises. Aujourd'hui, les coopératives  restent avec pas moins de 100 000 tonnes de cacao qui dorment dans les stocks ivoiriens. La capacité de stockage étant limitée,  la pression qui repose sur les épaules des coopératives en est d’autant plus importante.  

La pandémie à la base d’une demande mondiale à la baisse  

La raison officielle du refus des entreprises d'acheter les récoltes de cacao ivoiriennes est attribuée à la baisse de la demande internationale. Toutefois, c'est très difficile à vérifier et certains signes indiquent que les multinationales tentent de contourner le DRD. Certaines entreprises ont même été publiquement accusées par le Ghana et la Côte d’Ivoire de ce type de pratiques, ce qui a entraîné à plusieurs moments de grandes tensions entre les entreprises et les gouvernements des deux pays concernés. Dans le cas de la baisse des prix, il y a des allégations selon lesquelles les grandes sociétés cotées en bourse seraient derrière la baisse des prix et auraient fait pression sur le gouvernement ivoirien. En même temps, il est important de souligner que les coopératives ivoiriennes n’ont pas le choix et se contentent de la baisse des prix car en espérant que celle-ci leur permettra au moins de vendre leurs stocks, même à perte. Une bien maigre consolation...

Le système du commerce équitable comme filet de sécurité (même temporaire)

Quelle que soit la raison de cette énième étape de la saga du cacao ivoirien, Fairtrade Belgium et  Yeyasso veulent avant tout mettre l’accent sur l'importance d’un prix équitable et sur la responsabilité de toutes les parties prenantes. En raison de la baisse actuelle du prix, Yeyasso, tout comme les autres coopératives, doit vendre ses stocks à perte. Les quelques stocks qui peuvent encore être vendus dans les conditions Fairtrade offrent un certain soulagement grâce à la prime Fairtrade, qui permet de compenser au moins une partie des pertes[1]. Le prix minimum du système Fairtrade[2] apporte également une plus-value dans la situation actuelle, en raison de la baisse du prix bord champ.

Toutefois, le système Fairtrade ne peut à lui seul inverser la tendance. Pour Yeyasso par exemple, la part des volumes vendue à des conditions Fairtrade n’atteint en moyenne qu’entre 22%-25%. Cela veut dire que bien qu’une partie des 5600 membres pourra bénéficier du prix minimum Fairtrade, d’autres n’auront pas cette chance. Cela confirme qu’ aujourd'hui plus que jamais, nous avons besoin d'une transition durable pour que l'élan créé par l'approbation du DRD ne se volatilise pas complètement. Les entreprises doivent remplir leurs obligations et les gouvernements ivoiriens et européens doivent créer un cadre législatif permettant aux producteurs de cacao de recevoir une rémunération équitable. Dans le secteur cacao, les droits des producteurs doivent primer sur tous les autres intérêts et, en particulier, le droit à un revenu vital doit être respecté. Ce n'est que de cette manière que nous pourrons parvenir à un secteur du cacao véritablement durable. Maintenir indéfiniment les producteurs de cacao dans la pauvreté n’est pas soutenable, et en rien durable.

À propos de Yeyasso

La coopérative agricole YeYasso a été créée en 2006 et compte actuellement 5 683 membres, qui produisent ensemble 8 300 tonnes de café/cacao dans une quarantaine de villages en Côte d'Ivoire. L'énoncé de la mission de la coopérative est "Ensemble pour un meilleur avenir" et exprime la volonté de l'organisation d'améliorer les conditions de vie de ses membres en travaillant sur de meilleures pratiques agricoles et sur la diversification. La coopérative est spécialisée dans la production, la collecte et la commercialisation de café et de cacao, grâce à des programmes de certification et de durabilité. Yeyasso a un lien très fort avec la Belgique grâce à sa collaboration avec l'entreprise belgo-suisse Barry Callebaut, le chocolatier belge Galler dans le cadre du partenariat Beyond Chocolate et la coopérative est également soutenue par ENABEL, l'agence belge de coopération au développement. La coopérative travaille avec Fairtrade Belgium et Fairtrade Africa par le biais de la Women School of Leadership (WSOL) et du West Africa Cocoa Program (WACP).

[1] Le Standard Fairtrade pour le Cacao exige des acteurs commerciaux qu'ils paient un différentiel de prix pour les fèves de cacao Fairtrade lorsque le prix de référence en Côte d'Ivoire ou au Ghana est inférieur au Prix Minimum Fairtrade (PMF) niveau FOB. La Prime Fairtrade de 240 dollars la tonne doit être payée en plus du différentiel du PMF. Pour les livraisons entre le 1er avril 2021 et le 30 septembre 2021, le prix de référence pour la Côte d'Ivoire (« valeur FOB garantie » + Différentiel du Revenu Vital) est 1 164 437 XOF la tonne (964 437 + 200 000), soit 2081,76 dollars la tonne (en utilisant le taux de change valable le 31 mars1 2021, 1 XOF = 0.001787779 USD2). Étant donné que le PMF est de 2400 dollars la tonne, un différentiel de PMF Fairtrade de 318,24 dollars la tonne est à payer.

[2] Prix minimum Fairtrade: la garantie d’un prix plancher en-dessous duquel il n’est pas possible d’acheter le cacao, même lorsque le prix du marché chute en deçà de ce montant. Ce montant doit au moins couvrir les frais d’une production durable

A propos de Fairtrade Belgium

Fairtrade Belgium est une ONG qui fait partie du réseau Fairtrade International. Sa mission première est de mettre en relation les agriculteurs et travailleurs d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine, les entreprises, l’industrie, et les consommateurs afin de développer une économie durable, qui met l’humain et la planète au centre des relations commerciales. En proposant un modèle de commerce plus juste - et reconnaissable via le label Fairtrade - l’objectif final est d’amener les agriculteurs et travailleurs dans nos chaînes d’approvisionnement à obtenir au minimum un revenu vital. Pour atteindre ce but, Fairtrade sensibilise également les citoyens et acteurs de la société civile belge au commerce équitable comme outil permettant d’atteindre ensemble les Objectifs de développement durable des Nations Unies.

Fairtrade Belgium
Rue d'Edimbourg 26
1050 Bruxelles